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La Romance Dans tous Ses Etats

La Romance Dans tous Ses Etats

Blog de recettes faciles, idées de balades sur la Côte d'Azur, avis sur les bons (et les moins bons) restos de Nice et sa région. Un peu de films, un soupçon de romans, quelques billets d'humeur .... Bienvenue sur le Blog de Cristiana et Tiphanie.


Romance à lire en Ligne : ANNA Page 9

Publié par Cristiana Scandariato sur 22 Juillet 2017, 15:10pm

Catégories : #LIVRES ROMANCE

 

ANNA PAGE 9

 

A l’aube du sixième jour, le marquis rentra. Aidé par son intendant, prévenu de son arrivée par un coursier alors que toute la maisonnée dormait encore, il fut transporté sur un brancard jusque dans sa chambre. L’opération s’était bien passée. Cependant, le docteur avait demandé de la prudence. Le dos devait se consolider un peu avant que Karl ne puisse monter ou descendre des marches. Il fallait de l’exercice. Aussi souvent que possible. Trois fois par jour durant une heure suffirait à le remettre sur pieds. Avant la fin de l’été, il lui avait assuré qu’il marcherait de nouveau. Ses yeux avaient également besoin de repos, de soins et d’exercices. Le retour à la vue n’était pas sûre à cent pour cent. Toutefois, le docteur lui avait laissé espérer une probable guérison. Un peu lente certainement mais quasiment inévitable. Il fallait juste attendre. Et apprendre à patienter. Mais cela valait mieux que la noirceur de ses pensées premières. Il était tout prêt à consolider son envie de guérir. Et à se laisser soigner. Lorsque les domestiques se réveillèrent, il leur fut annoncé que le maître attendait son petit déjeuner. Il était sept heures quinze du matin. Anna venait d’apparaître dans le petit salon devant la cuisine. L’agitation soudaine des domestiques et les ordres lancés rapidement pour que le petit déjeuner du maître se fasse sans plus tarder obligèrent toutefois Anna à s’adresser à l’intendant. Que leur maître déjeune, c’était bon signe. Mais il ne devait pas le faire dans sa chambre. Il ne fallait pas le laisser s’enfermer de nouveau. L’intendant la prit par surprise quand il lui répondit que le marquis se tenait dans le bureau du rez-de-chaussée et qu’il avait expressément demandé qu’on aille lui chercher l’infirmière.

- Vous prendrez le petit déjeuner ensemble. Ainsi il vous sera plus facile de parler des exercices programmés durant votre séjour ici.

James lui indiqua d’une main le long du couloir puis il s’inclina et fit marche arrière. Anna, curieuse de trouver le comte après l’opération, se dirigea d’un pas rapide vers le bureau. Karl était assis, une jambe allongée sur un tabouret de velours. Il portait un pantalon noir droit sur des hautes bottes vernies. Sa chemise, pour une fois, était parfaitement boutonnée. Quand elle pénétra dans la pièce et qu’elle arriva à ses côtés, Karl eut un léger sursaut :

- Ah vous voilà ! Et bien, il vous en faut du temps pour venir à mon appel. Vous faisiez la grasse matinée ?

- Non monsieur, je suis levée depuis six heures ce matin. J’ignorais que vous seriez là aussi tôt.

- Quoiqu’il en soit, nous devons mettre au point nos séances d’exercices. Ce n’est pas que je sois pressé de vous avoir à mes côtés, me torturant pour que je fasse un pas mais il faut bien que vous méritiez votre salaire, n’est-ce-pas ? Alors au travail. Je vais me lever et ensuite nous prendrons le petit déjeuner.

- Il ne faut pas non plus vous précipiter monsieur. Vous venez juste d’être opéré.

- Allons, soutenez moi par l’épaule. Et cessez de me contredire sinon je risquerais de perdre ma bonne humeur.

Karl avait senti Anna approcher. Son odeur lui était maintenant familière. Et il y avait en plus ce léger frémissement qui courait sur sa colonne vertébrale dès qu’elle pénétrait dans la pièce. Son corps réagissait à sa présence comme un appel envoûtant qui l’intriguait. Quand il l’avait traitée de sorcière, il ne plaisantait qu’à moitié. Car s’il ne la voyait pas, il savait toujours quand elle était là. Comme si un lien invisible l’unissait à elle. Avant même qu’elle ne dise un mot, avant même qu’il entende son pas, son corps réagissait à sa présence. Elle avait le pouvoir de lui donner non seulement du réconfort mais aussi cette volonté tenace de ne pas se laisser aller. Il appréciait sa faculté de le rendre plus vivant et plus apte par conséquent à aller au delà des limites qu’il s’était fixées. Il n’était pas contrarié du fait que grâce à elle et à son tempérament il ait finalement pris la décision qui s’imposait. Elle lui avait fait comprendre. Sans un soupçon de gentillesse. Avec des mots revanchards qui l’avait énervé. Mais cela avait été une bonne façon de le faire réagir. Il était pourtant sur ses gardes, incapable de comprendre pourquoi elle avait réussi à lui faire accepter sa faculté à guérir s’il le voulait vraiment. Elle lui avait ouvert les yeux. Car dorénavant, ce n’étaient plus les ténèbres qui l’entouraient. Il distinguait des taches sombres et des silhouettes grisâtres. Sa vision, lentement, essayait de revenir. Quand il tourna la tête dans la direction de la jeune femme, il ne vit qu’une ombre grise s’approcher. Mais il y avait à peine une semaine de cela, il n’aurait rien vu du tout. Quand Anna lui attrapa l’épaule pour l’aider à se relever, la respiration de Karl s’arrêta une seconde. Elle était tout contre lui et son odeur vanillée lui monta à la tête. La main de la jeune femme lui tenait le dos. Une longue décharge irradia de nouveau sa colonne vertébrale et il se mit à trembler.

- Vous ne vous sentez pas bien monsieur ? lui demanda Anna doucement.

Même sa voix avait un effet magique sur lui. Son timbre résonnait à ses oreilles. Mais au lieu d’y trouver un réel enchantement, Karl ne fut pas disposé à se laisser attendrir. Ce fut avec sa brusquerie coutumière qu’il lui répondit :

- Je me sens parfaitement bien. Alors veuillez cesser d’user de ce ton mélodramatique à chaque fois que vous vous adressez à moi.

Anna leva les yeux au ciel en lui répondant un « Oui monsieur » tranquille. Karl ne put faire que quatre enjambées puis il demanda à se rasseoir. Anna l’entraîna vers un deuxième fauteuil près des fenêtres ouvertes. Quelques pas de plus et ils auraient pu arpenter le jardin fleuri dans cette belle matinée de printemps. Mais il ne fallait pas trop en demander. C’était déjà un bon début. En s’asseyant, Karl frôla les frous-frous de la jupe de mousseline. Au même instant, la servante vint apporter le petit déjeuner.

- Asseyez-vous, ordonna Karl à Anna d’une voix sèche. Vous déjeunez avec moi.

Elle obéit sans discuter. Dès que le petit déjeuner fut installé et que la servante se retira, Karl fit remarquer à Anna qu’elle ne portait pas sa tenue d’infirmière.

- En effet monsieur, répondit-elle. Je n’étais pas prévenue de votre arrivée alors…

-… alors vous vous êtes sentie un peu plus libre d’agir comme vous le vouliez.

- … alors je n’ai pas jugé utile de me vêtir pour l’occasion. Mais si cela pose un problème à monsieur, je peux aller me changer.

- Non cela ne pose aucun problème à monsieur. La mousseline est plus agréable à toucher que ce tissu piquant de votre tenue d’infirmière. Et comme je risque de vous frôler encore un peu, je ne voudrais pas risquer une éruption de boutons sur mes mains à cause d’une robe rêche.

- Monsieur exagère.

- Et ne me sortez pas que vous possédez dans votre mallette suffisamment d’aloès pour soigner les infections. Je vous demande de conserver ces précieuses gouttes uniquement pour mes yeux. Cela dit, habillez vous comme vous vous habillez d’habitude. Dans des couleurs grises encore plus immondes sans doute. Mais plus douces au toucher.

- Monsieur exagère.

Il tourna la tête dans sa direction et plissa les yeux. Il enragea de ne pas pouvoir la regarder tout à son aise. Cette silhouette grise cachée dans un brouillard encore plus opaque ne lui donnait pas encore cette possibilité. Ils se mirent à manger des toasts beurrés accompagnés d’œufs brouillés. Anna délaissa le lard et préféra s’attaquer à la saucisse grillée. Du coin de l’œil, elle observait le marquis manger avec appétit. Très élégant dans sa tenue impeccable, il était toujours aussi beau. Puis, elle dégusta le café, attendant que le maître daigne lui adresser la parole. Ce fut deux minutes après que ce dernier reprit la conversation.

- Bien… vous trouverez sur la table basse l’ordonnance du chirurgien. Vous devez vous occupez de moi sans rechigner et aussi souvent que nécessaire. Trois fois par jour pour une petite promenade de quatre pas et plus selon mes capacités. Le but étant de les forcer un peu. Mais je pense que cela ne vous posera pas de problème vu votre autorité naturelle à me faire bouger.

Elle se contenta de lancer un petit sourire. Puis, se reprenant, elle réalisa qu’il ne le verrait pas alors elle ajouta distinctement :

- Oui monsieur.

- Vous me tiendrez compagnie le reste du temps. J’ai besoin de distraction et, ma foi, vous êtes assez divertissante dans votre genre. Commençons de suite, j’ai reçu du courrier durant mon absence. Ayez donc l’obligeance de sautiller jusque devant la table basse pour aller le récupérer.

Anna tira sa chaise délicatement et fit ce qu’on attendait d’elle. Elle lut l’ordonnance du chirurgien et émit un petit rire qu’elle voulut discret mais qui n’échappa pas à Karl.

- Qu’est ce qui se passe encore ?

- Je suis en train de lire les recommandations du docteur.

- Elles sont drôles ?

- Oui monsieur.

- Que vous dit-il donc ?

- Vous risquez de mal le prendre monsieur. Je ne sais si vous avez assez d’humour.

- Je me tords les côtes rien qu’à vous entendre penser. Alors rassurez vous, je sais rire aussi.

- Il me dit qu’il va prier pour moi car je vais avoir besoin de toute la force céleste pour vous supporter durant l’été.

- Ce n’est pas drôle du tout. Lui aussi est un véritable spécimen. Je crois que je n’ai pas vraiment réussi à le rendre fou. Et pourtant j’y ai mis de la bonne volonté. Mais il est resté stoïque devant mes menaces. Il ne m’a pas cru quand je lui ai dit que si je souffrais durant l’intervention, j’aurais suffisamment de hargne pour lui arracher le cœur.

- Avez-vous souffert monsieur ?

- Non, lâcha t-il en buvant sa tasse de café. Je dormais. L’anesthésie est en train de révolutionner les conditions opératoires. Il y a si peu de temps encore, la table d’opération était plus dangereuse qu’un champ de bataille.

- Oui, ils sont en train de poser les fondations d’une médecine moderne.

- Et oui, les hommes sont de véritables génies.

- Les femmes aussi monsieur si on leur laissait l’occasion d’étudier.

Karl se mit à rire doucement.

- Attendez, laissez-moi fouiller ma mémoire. Pourquoi donc aucun nom de femme ne me vient à l’esprit pour accréditer votre thèse comme quoi les femmes seraient aussi… comment avez-vous dit ça… des génies ?

Son rire se fit plus moqueur quand il poursuivit :

- L’homme a toujours servi l’humanité, il invente, perfectionne, travaille et produit. La femme devrait s’en souvenir avant de lancer de telles certitudes à la limite de l’insolence. Car l’homme est conçu pour la pensée. La femme pour la reproduction. C’est le fondement de l’ordre social.

- Tout à fait. L’ordre social voulu par les hommes. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cet ordre soit judicieux. Seule l’étude peut faire resurgir que la femme a été l’égale de l’homme dans les temps anciens. Mais les études de nos jours nous sont interdites. La question est de comprendre pourquoi. Et la réponse est évidente : parce que nous maintenir en esclavage, faisant de nous des êtres obéissants et soumis, leur permet de se croire inévitablement supérieurs et d’amasser la richesse et le pouvoir. C’est un problème économique et financier. Et c’est de l’injustice.

Karl lança un sourire encore plus large et se mit à mâchouiller son toast.

- Parlez-vous au nom de toutes les femmes ? s’enquit-il curieux.

- Naturellement.

- Et selon vous, toutes les femmes veulent étudier ?

- Il faut nous laisser le choix d’en avoir envie ou pas.

Karl se cala un peu mieux sur le fauteuil. Collant son dos, il étira lentement ses jambes. Ce simple exercice était déjà en soi une excellente nouvelle. Peu de temps auparavant, il ne ressentait rien. Toujours en souriant, il répondit :

- La majorité des jeunes femmes de ma connaissance ne songe qu’à se marier. Et l’autre majorité ce sont les mères qui cherchent par tous les moyens à trouver pour leurs filles un excellent parti. Voilà à quoi la majorité féminine songe mademoiselle. Si vous n’y songez pas, c’est soit que vous n’avez aucune dot pour intéresser un mari soit que vous êtes trop affreuse pour simplement songer à plaire à quelqu’un.

- Le problème est justement là monsieur. Si je devais songer à me marier, ce serait avec un homme qui ne lorgnerait pas un quelconque héritage mais qui m’apprécierait pour ma personnalité.

- Alors vous resterez vieille fille car votre personnalité est vraiment pénible et je doute qu’un homme soit assez fou pour l’oublier.

- Vouloir étudier n’est pas le lot des laides monsieur.

- Les sciences vous tentent donc. Auriez-vous cette prétention de devenir la première femme scientifique ?

- Je ne serai pas la première. Je me moque d’être ridiculisée ou contredite monsieur selon les choix que ma conscience et mes envies me forcent à faire.

- Les femmes, en général, ne pensent qu’à se marier. Ne dites pas le contraire. Je suis moi même, comme le sont tous les célibataires fortunés du coin, des proies pour ces prédatrices.

- A notre époque, elles n’ont que ce moyen pour vivre. On a suffisamment inculqué aux femmes que le mariage était la seule solution. Alors, je ne blâme pas les mères qui cherchent à donner à leur fille cette sorte de respectabilité. Elles veulent juste les mettre à l’abri du mépris social.

- Voilà maintenant que vous les comprenez !

- Je dis simplement monsieur, qu’elles ne peuvent faire autrement vu leur éducation et tout ce que les lois masculines de cette société masculine leur a inculquée. Il faudrait juste leur donner la possibilité de songer que le mariage n’est pas la seule solution. Une femme doit étudier, doit apprendre. Le monde devrait l’intégrer dans la civilisation humaine au lieu de la reléguer au rôle de simple servante et de subalterne ridicule tout juste bonne à se taire.

- Je vois que vous concernant, on vous a plutôt encouragé à parler. Dites-moi, auriez-vous été élevée par des amazones ? D’après les rumeurs, elles tuaient leurs enfants mâles ou bien les rendaient aveugles afin de les asservir dans leur communauté. Je crains que mon handicap ne réveille en vous ces rites sanguinaires. Mais je ne me laisserai pas faire. Je suis un homme et je ne resterai pas aveugle indéfiniment.

- C’est idiot ! s’écria t-elle excédée. Ce sont les hommes qui ont propagé cette légende.

Karl sonna pour que l’on vienne débarrasser la table du petit déjeuner. La servante pénétra dans la pièce. Sans un mot ni un regard, elle ramassa les plateaux et sortit tout aussi calmement. Le silence durant sa présence se brisa lorsqu’Anna se leva et annonça au marquis qu’elle allait le laisser se reposer un peu.

- Je n’ai pas besoin de me reposer ! s’écria t-il mécontent. Asseyez vous ! Vous étiez en train de me divertir avec vos idées révolutionnaires. J’ai encore envie de m’amuser un peu.

- Je ne suis pas un clown monsieur. Si je dois parler de mes idées, ce n’est pas dans le but de divertir qui que ce soit.

- Vous êtes mon employée, ne l’oubliez pas et rémunérée largement pour les soins que vous me prodiguez. Soins concernant aussi mon état mental. Je suis resté enfermé suffisamment longtemps pour risquer de ne plus pouvoir réagir en société. J’ai besoin de vous pour me remettre en selle. Je ne sais pas si ce genre de discussion serait appréciée en salon mais au moins il a le mérite de me divertir. Et le docteur, votre ami, m’a conseillé de ne plus voir les choses en noir. J’exécute ses conseils judicieux. Et en les exécutant, je remarque que le gris a pris possession de ma vision.

- Voulez-vous dire qu’il y aurait un changement au niveau de vos yeux ?

- Soit je m’exprime très bien soit vous êtes perspicace. Permettez moi de croire en ma première hypothèse. Oui mademoiselle, je vois du gris presque opaque. Je vois votre silhouette sombre s’agiter à chaque fois que vous parlez. C’est vraiment très amusant.

Anna fit la moue en se dirigeant vers la table de l’entrée pour récupérer sa mallette et en sortir sa fiole d’aloès. Elle sonna pour demander de l’eau de source. Kal souriait toujours, le regard tourné vers les fenêtres. Il aimait sentir la douceur du vent lui balayer les cheveux. La servante apparut dans la seconde puis, devant la demande d’Anna elle obtempéra d’une petite révérence et s’en fut trouver l’intendant. Anna qui tenait sa fiole, regarda le marquis sourire au loin. Il avait vraiment une bonne opinion de lui-même, ce qui le rendait un peu agaçant. Il paraissait exigeant mais tout de même il s’était laissé allé à la déprime. Même si celle ci n’avait pas duré longtemps. Il avait bien rebondi, cela était une qualité qu’Anna pouvait apprécier. Elle n’aimait pas les dilettantes et les faibles. Elle savait qu’il pouvait se montrer ombrageux et boudeur. Et de suite après elle remarquait toujours sa bouche tirée sur le côté dans un rictus moqueur suivis de grands éclats de rire. Il avait un sourire de loup. Peut-être manquait-il de sensibilité, étant dans l’impossibilité de voir le monde autrement qu’à travers ses propres yeux. Il ne pouvait pas passer inaperçu. Il était jeune et mince et très bien fait de sa personne. Ses cheveux longs châtains et légèrement ondulés s’arrêtaient au bas de la nuque. Ses yeux étaient vifs et bleus. Il était instruit, cultivé et intelligent. Kate lui avait vanté les mérites du marquis avec beaucoup d’insistance. Anna cherchait encore à trouver les qualités que son amie lui avait énumérées. Il n’avait peur de rien, lui avait-elle dit, sûr de chacune de ses victoires et grand séducteur. Il était difficile de résister à son charme dévastateur. Tandis qu’elle le regardait, elle vit bien le charisme puissant qui émanait de sa personne. Il donnait l’air d’être quelqu’un de perfectionniste car même blessé, même déprimé, il soignait son image. Tout en muscle, les épaules larges et les mains puissantes ajoutaient encore à sa beauté virile. Mais son attitude était trop aristocratique, trop hautaine. Il aimait provoquer. Et son côté narquois était difficilement supportable. Il pouvait se montrer dur avec un côté intransigeant et agressif. Cependant, quand il tourna la tête et croisa son regard, elle eut un petit sursaut. Elle réussit à lire en lui une intelligence pénétrante et un charme fou. La vivacité de son regard reflétait sa personnalité. Même dans la pénombre de sa vision, il avait réussi à donner de l’éclat à ce bleu marine envoûtant, une certaine intensité expressive paralysante. Anna secoua la tête mécontente. Que lui arrivait-il ? Était-elle à ce point ignorante de l’attrait qu’un homme bien fait de sa personne pouvait lui renvoyer ? Allait-elle se pâmer devant lui pour la simple raison qu’il était beau et que son regard était troublant ? Il ne fallait pas qu’elle se montre ridicule. Elle était là pour le soigner. Elle était jeune encore. Mais pas naïve. Elle venait juste de comprendre la définition d’une attirance sexuelle. C’était la première fois qu’elle se trouvait devant le fait accompli. Un bel homme troublant une jeune femme. C’était l’apologie même de la vie. Mais elle aurait aimé ressentir cette attirance pour un autre homme que lui. S’il n’avait pas été aveugle, avait ajouté en riant Kate, il se serait jetée sur elle à la première occasion, la charmant de ses mots doucereux et attendant impatiemment qu’elle succombe. Anna avait souri devait l’air hilare de son amie en lui répondant qu’elle était libre de son corps et libre également de choisir elle même son premier amant. Kate avait hoché la tête et avait répliqué doucement :

- Je connais Karl et je connais ses conquêtes. Vous êtes de loin la plus belle femme que la Terre ait jamais porté. Je suis heureuse que vous soyez née aussi avec une vive intelligence car je vous le dis en toute franchise : avant qu’il ne retrouve la vue, sauvez-vous. Il est un amant remarquable et saura vous attirer à lui. Mais prenez garde, nous vous attendons ici en Amérique car nous avons besoin de femmes fortes pour nous aider à remplir la mission que nous nous sommes donnée : la liberté.

Anna avait éclaté de rire.

- Kate, c’est vous qui m’expédiez chez lui et vous essayez de me faire peur ! Le marquis ne me plaît pas. Je le trouve immature, capricieux et colérique. Je suis encore respectable et je compte bien le rester. L’homme qui me fera vibrer devra avoir la même ligne de conduite que moi. Et je vous assure que le marquis de Vinster n’est pas celui là.

Et pourtant, en le regardant, elle eut un sursaut d’émerveillement. Un souffle, heureusement passager, lui traversa la poitrine. Car le marquis se remit à parler, rompant le charme :

- Mademoiselle, lui dit-il doucement, l’émancipation des femmes aurait pour conséquence inévitable le désordre social. Mais je ne suis pas réfractaire au changement. Doit-on être une femme pour défendre la cause des femmes ? Je défends d’autant plus la cause de Kate que j’ai hâte de rencontrer des femmes libres. Les vierges pour moi n’ont aucun attrait. Si les hommes avaient un minimum de jugeote, ils applaudiraient à deux mains d’avoir à leur côtés des femmes brillantes et sexuellement émancipées.

Tandis qu’il repartait dans un rire coquin, l’intendant entra dans la pièce et présenta à Anna un bocal d’eau de source. Elle l’attrapa rapidement pour rejeter l’envie de jeter au visage de Karl de l’eau bien froide. Une fois la préparation terminée, elle s’approcha de lui. Elle fut heureuse de ne ressentir que de l’agacement. Elle lui nettoya les yeux. Il se laissa faire sans rechigner. Durant les dix minutes qui allaient suivre, le produit allait imprégner ses yeux. Ensuite, elle devrait les essuyer. Anna aurait voulu que le temps passe plus vite car elle sentait que ces minutes allaient encore être remplies des propos moqueurs du marquis. Mais en cela elle avait tort car l’intendant s’approcha de Karl et lui murmura quelques mots à l’oreille. La physionomie du marquis changea. Son visage se crispa dans une colère contenue et il se mit à respirer plus fort. Il lui fallut bien une minute entière pour retrouver un calme apparent. Son front restait cependant crispé dans une inquiétude étrange. Elle sursauta de nouveau quand elle entendit la voix du marquis avec une force plus hautaine lui demander de quitter le bureau car il n’avait plus besoin de ses services. Anna rangea ses affaires dans la mallette. Il lui fallut juste dix secondes pour partir.

 

 

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