Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La Romance Dans tous Ses Etats

La Romance Dans tous Ses Etats

Blog de recettes faciles, idées de balades sur la Côte d'Azur, avis sur les bons (et les moins bons) restos de Nice et sa région. Un peu de films, un soupçon de romans, quelques billets d'humeur .... Bienvenue sur le Blog de Cristiana et Tiphanie.


Romance à lire en Ligne : ANNA PAge 3

Publié par Cristiana Scandariato sur 28 Juin 2017, 18:29pm

Catégories : #LIVRES ROMANCE

 

ANNA : PAGE 3

 

Avril 1855

 

Anna avançait dans les jardins luxuriants qui entouraient le gigantesque château du marquis de Vinster. Hemipton Court était une immense bâtisse cernée à droite par un lac sur lequel des cygnes élégants et blancs pour la plupart avaient trouvé refuge. Sur le côté gauche, des bosquets et des haies taillées apportaient au paysage une note poétique. Surtout lorsqu’on posait ses yeux sur le panorama de fleurs multicolores qui les surplombaient. La brume au lointain faisait ressortir les arbres aux feuillages colorés. Des rochers surgissaient parmi la flore. Sur les innombrables statues, des plantes grimpaient tout en se mêlant aux rosiers sur les plates-bandes débordantes de fleurs. Une volière avec des oiseaux rouges et jaunes magnifiaient l’ensemble. La décoration du jardin était une œuvre d’art. Le château valait aussi le coup d’œil. C’était une œuvre architecturale imposante et majestueuse. Arrivée devant l’immense porte d’entrée sur laquelle des géraniums et des lys couraient, Anna fut saisie par la féerie du lieu. Mais quand elle pénétra à l’intérieur, elle eut presque un recul. L’intérieur était pourtant élégant avec un style très raffiné. Un immense escalier d’honneur en bois et en marbre se trouvait au centre de la pièce. Pourtant, la sensation ressentie par Anna ne fut pas la même. A l’extérieur elle avait admiré un tableau. A l’intérieur le luxe s’étalait et Anna se sentit oppressée par toutes ces dorures, les lustres sculpturales, les tapis onéreux. La fortune s’étalait. Avec bon goût. Ce qui n’empêcha pas Anna de craindre de faire un faux pas tout en marchant sur les tapis persans. Elle monta les marches du grand escalier, suivit un long couloir agrémenté de jolies lampes en forme de feuillage puis arriva devant une porte. L’intendant du domaine avait escorté la jeune femme jusque dans la chambre du marquis. Il savait que la présence de l’infirmière ne durerait pas longtemps, son maître les renvoyant toutes, deux minutes après qu’elles soient entrées. Il ouvrit la porte et laissa passer Anna. La chambre était dans le noir. Tous les rideaux étaient tirés. Malgré la douceur de la température, la pièce était froide et triste. Ce fut quand l’intendant annonça son arrivée à son maître qu’elle aperçut une forme assise sur un fauteuil, les deux pieds allongés sur un grand tabouret. Elle sursauta au son de la voix bourrue de Vinster qui s’exclamait :

 

- Je ne veux voir personne pour le moment. Qu’on me laisse tranquille !

Anna, ne tenant pas compte de l’humeur maussade du marquis, s’avança lentement vers lui et lui répondit :

- Bonjour monsieur. Je viens vérifier l’état de vos pansements sur vos yeux.

Le marquis fit un brusque mouvement en détournant la tête vers la porte et répliqua durement :

- Qui êtes vous ? Je ne reconnais pas le son de la voix stupide de l’autre infirmière.

Il ne prit même pas la peine de lui laisser répondre car il enchaîna très vite, d’une voix encore plus bourrue :

- Non pas que votre voix ne soit pas stupide aussi ! Mais le ton est différent dans la bêtise !

- Ma collègue a du s’absenter. Je la remplace, monsieur.

Tant de politesse énerva encore plus le marquis. L’autre infirmière serait déjà partie en courant. Il prit donc un air encore plus sévère et froid pour rétorquer :

 

- Quel est le mot dans ma phrase que vous n’avez pas compris ? Le fait que je ne veuille voir personne ?

- Mais vous ne me verrez pas monsieur, je crois savoir que vous êtes aveugle.

L’intendant fronça les sourcils tandis que le marquis tiqua devant sa réponse. Elle avait une voix agréable et polie mais il sentit bien toute l’insolence.

- Sortez immédiatement. Je n’ai que faire de vos soins. Après tous ces mois, à quoi m’ont donc servi les attentions des infirmières ? Je n’y vois toujours rien. Et je ne marche pas.

Tout en se positionnant de telle sorte qu’elle ne vit plus que son dos, il lança à son intendant d’une voix caverneuse :- James, muselez-la et jetez la dehors.

Après un soupir discret, l’intendant allait obtempérer quand il fut surpris par la jeune femme qui s’avança pour se retrouver en face du comte.- J’avais une toute autre image de vous monsieur. Je sais que vous pouvez vous montrer aimable en vous conduisant comme un gentleman courageux et poli. C’est du moins l’impression que vous avez donnée à Balaclava.

Le marquis ricana et lui répondit, toujours aussi peu aimable :

- Si vous aviez un minimum d’intelligence vous sauriez qu’il ne faut pas croire tout ce que les journalistes écrivent dans leurs torchons. Voyez par vous-même : voici ma vraie nature.

- Ce n’est pas dans les journaux que je me suis fait mon opinion, répliqua t-elle d’une voix douce. J’y étais, monsieur.

Karl fronça les sourcils.

- Oh Seigneur ! s’exclama t-il dédaigneux, vous étiez dans l’escorte de Kate de Blanchery ! Et alors ? Croyez-vous que le fait de le savoir va changer quoi que ce soit à mon comportement ? Vous êtes bien naïve. Retournez d’où vous venez. Ce que vous êtes, qui vous êtes, ce que vous faites, ne m’intéresse en aucune manière. Sortez !

- Je suis venue ici pour faire mon travail monsieur. Je ne quitterai donc les lieux qu’une fois mon travail accompli. Je préfère payer mes dettes monsieur. Celle que j’ai envers vous.

- Que voulez-vous dire ? lui demanda t-il alors curieux.

- Vous m’avez sauvé la vie, monsieur. Vous l’avez fait, il est vrai, avec brusquerie car je ressens encore la douleur de votre poigne sur ma tresse et sur mon épaule. La seconde d’après, le sol s’est effondré sous les feux des tirs ennemis. Si je suis là, c’est grâce à vous.

Karl tourna alors lentement la tête car il se souvenait parfaitement de l’infirmière à la tresse. Il ne l’avait toujours vue que de dos mais il avait apprécié la façon polie mais froide qu’elle avait usée pour contrer Lord Bristol. Le même ton qu’elle employait avec lui. Il secoua la tête et reprit sèchement :

- Et bien, vous pouvez retourner d’où vous venez tranquillement. Votre dette, vous pouvez la régler de suite : en me fichant la paix !

L’intendant observait l’infirmière avec beaucoup d’intérêt. C’était bien la première fois que son maître parlait autant. Même s’il le faisait avec sa rudesse coutumière, la jeune femme ne semblait pas s’en offusquer. Elle restait polie et simple. Anna s’approcha encore un peu plus près du marquis :

- Je fais ce pour quoi je suis venue. Cela ne prendra que cinq minutes tout au plus, monsieur.

Elle sortit de sa sacoche des bandelettes propres.

- Vous êtes insolente ma parole, je n’arrive pas à y croire !

- Je ne le suis pas monsieur. Par contre, je souhaite juste faire le travail demandé par Kate.

- Kate ? se moqua t-il. Vous l’appelez par son petit nom ?

Anna se mordit les lèvres. Elle s’en voulut de sa faute. Mais elle se reprit bien vite car elle ne devait pas laisser entendre qu’elle était gênée.

- Mademoiselle de Blanchery m’a fait l’honneur de l’appeler par son prénom monsieur.

- Devant elle, je le conçois. Mais devant les autres ? Devant moi ? C’est soit un manque de respect, soit de l’orgueil de votre part. Mademoiselle de Blanchery est une Lady. Qui êtes vous donc pour l’avoir oublié un instant ?

Karl commençait à s’amuser. Sa solitude depuis son arrivée dans le château, sa connaissance du fait qu’il était désormais le seul héritier châtelain, ses blessures, sa cécité, tout cela l’avait miné au plus haut point. Cette jeune femme lui permettait de faire resurgir son animosité. En la raillant, il se sentait plus vivant. Tous ces longs mois entre la vie et la mort, son réveil qui lui avait donné pour seule récompense la perte de sa vision, la brusque réalité de se savoir maintenant sans famille proche, abandonné et cherchant en même temps à l’être en éjectant de son entourage tout ce qui avait été sa vie d’avant, tout ceci l’avait profondément meurtri. Il passait ses journées sans se plaindre, refusant de poursuivre une destinée handicapante, attendant impatiemment que les années passent pour se laisser sombrer. Cette jeune femme, qu’il ne connaissait pas, avait réussi à faire resurgir en lui son goût pour la moquerie mordante. Elle n’avait pas voulu partir. Il avait échoué car toutes les autres étaient parties les larmes au bord des yeux. Il se dit alors que cela allait être plus difficile avec elle. Mais qu’il réussirait aussi. Ensuite, il pourrait avoir la paix, une fois sa mission d’un être dédaigneux accomplie. Il refusait qu’on le plaigne. Il préférait de loin être détesté. C’est alors que Karl ressentit un léger courant d’air venu frôler ses cheveux. Anna venait de tirer les rideaux et d’ouvrir les larges fenêtres. Il redressa les épaules, mécontent et dit sèchement :

- D’où vient ce vent ? James, qui vous a demandé d’ouvrir les fenêtres ?

L’intendant croisa le regard clair de l’infirmière qui secouait la tête en faisant les gros yeux. Il la vit mettre un doigt sur la bouche en guise de silence puis l’entendit répondre à son maître :

- Votre intendant s’est retiré monsieur. J’ai moi même ouvert les fenêtres. La pièce était sombre et il doit y avoir un minimum de clarté pour me permettre d’effectuer mon travail correctement.

N’y tenant plus, Karl agrippa violemment ses mains sur le fauteuil et tout dans sa colère, ne se rendit pas compte qu’il avait bougé ses jambes sans la moindre douleur.

- Je vous ordonne de fermer immédiatement ! Je suis ici chez moi et je vous interdit d’agir comme si cela ne représentait rien à vos yeux !

D’une voix toujours aussi posée et polie elle lui répondit simplement :

- Si la lumière vous incommode monsieur, vous n’avez qu’à vous lever pour venir tout refermer. Je ne suis pas votre servante.

Volontairement, pour bien enfoncer le clou de son mécontentement, elle ajouta légèrement sournoise :

- Je suis ici à la demande de Kate. Et Kate verrait d’un très mauvais œil que je ne fasse pas mon travail correctement.

Karl, en proie à une fureur jamais atteinte auparavant, crispa ses membres, serra de nouveau les poings et dans un élan presque sauvage réussit à se redresser. Oubliant son handicap sous la colère qu’il ressentait vis à vis de cette étrangère qu’il jugeait insolente, il mit deux secondes pour réaliser qu’il était debout. Les jambes flageolantes n’allaient pas tarder à le faire tomber. Il réussit cependant à s’accrocher à la table à côté de lui, visiblement inquiet et étonné de se retrouver debout, lui qui avait passé quatre mois alité puis les deux derniers mois assis sur un fauteuil, ses membres refusant d’exécuter la moindre volonté de leur maître. L’intendant ouvrit de grands yeux devant cet exploit. Voyant le marquis sur le point de s’affaisser, il allait le rattraper quand Anna le retint par le bras. Il croisa son regard d’un vert clair magnétique tandis qu’elle répondait :

- Voilà, vous y êtes presque. Encore quelques pas et vous serez à la bordure de la fenêtre. Je pense que monsieur pourra aisément alors tirer les rideaux. Ou alors, peut-être pourrions-nous considérer le fait de nous mettre sérieusement au travail.

Karl était toujours debout. Imprégné par cette nouvelle perspective d’une guérison sans doute longue mais presque évidente, il posa son dos sur le meuble, agrippa ses paumes sur les poignées et resta ainsi, prostré par la sensation de bonheur qui lui irradiait le cœur et la raison à la seule pensée qu’il avait réussi à se lever. D’un bond. Sans réfléchir. Mais la faiblesse de ses muscles allait le faire chavirer. Il essaya d’engager la première marche en tentant de bouger sa jambe droite. Mais la paralysie revint en force. Anna s’approcha du marquis et, attrapant son bras gauche, elle le fit passer sur ses épaules. Tout en le soutenant, elle réussit à le positionner de telle sorte qu’il put s’affaler sur le fauteuil dans un gémissement de douleur.

- Que vous ayez mal est bon signe, répliqua t-elle calmement. Cela prouve que vos muscles et vos terminaisons nerveuses sont endolories et non mortes. La guérison est plausible si vous y mettez un peu de bonne volonté monsieur.

Appuyant son dos sur le fauteuil, Karl était en proie à une espérance bienvenue après ces mois d’un désespoir qui l’avait rendu amer. Il entendit la jeune femme ouvrir sa sacoche, il la sentit près de lui. Elle sentait bon la vanille. Il ne lui fallut que quelques secondes pour retrouver toute sa hargne quand elle lui ôta le premier bandage de ses yeux.

- Sorcière !

Anna ne prit pas la peine de répondre et entreprit maintenant le nettoyage de ses yeux. Karl se laissa faire en soupirant bruyamment. Anna aperçut l’iris du marquis, d’un bleu limpide. Elle décela une irritation massive autour de la pupille comme un voile opaque qui obstruait la vue.

- Vous a t-on prescrit des goutes d’aloés ? lui demanda t-elle alors.

Karl lui attrapa brusquement le bras et lui répondit doucement :

- Cessez de me questionner. Vous me fatiguez les oreilles. Et je n’ai pas besoin de ça en plus de tout le reste.

Anna se dégagea de sa poigne et entreprit de lui remettre des bandelettes propres. Puis, se relevant, elle lui dit d’un petit air tranquille :

- Il faudra laisser l’infirmière faire son travail les prochaines fois. L’Aloès a un effet bénéfique pour les yeux.

- Vraiment ? railla t-il tout en reprenant son air moqueur. Et vous venez de le découvrir sans doute ?

- Non monsieur, son pouvoir désinfectant est connu depuis la plus haute antiquité. L’Aloès peut soulager les infections oculaires. Il faudrait essayer.

- Vraiment ? répéta t-il. De quelle manière cette chose pourrait m’être bénéfique ?

- Il faut faire baigner vos yeux monsieur, avec le jus de l’Aloès frais dissous dans de l’eau de source. Il est évident que votre acceptation est vivement recommandée.

- Vraiment ? répéta t-il plus fort. Et où donc avez-vous appris ces choses mademoiselle la scientifique ?

- Dans des livres monsieur, notamment celui de Dioscoride qui a toujours vanté l’Aloès pour soulager les maux.

- Je crois savoir que ce célèbre médecin des temps antiques a été poursuivi à son époque pour exercice illégal de la médecine. Va t-on se servir de moi comme cobaye ?

Anna rangea sa sacoche, bien décidée à partir au plus vite. Elle avait fait ce qu’il y avait à faire. Ni ses collègues, ni même Kate ne pourrait lui en vouloir. Mais après un ricanement, Karl fut le premier à réagir devant le silence de l’infirmière. Il détourna la tête et lui demanda d’une voix sèche de s’en aller.

- Je suis fatigué. Vous m’avez fatigué. Laissez moi tranquille maintenant. Allez plutôt proclamer les versets des médecins antiques à un auditoire ignare qui se régalera de vos connaissances. James ! cria t-il.

L’intendant sursauta et répondit un « Oui monsieur ? » sonore.

- Vous revoilà ! Et bien tant mieux. Veuillez escorter mademoiselle jusqu’à la sortie. Je craindrais qu’elle ne se perde dans les dédales des couloirs et qu’elle soit encore ici dans une heure. Ces quelques instants m’ont épuisé. Ca suffit maintenant.

L’intendant fit ce qu’on attendait de lui. Anna lança un « adieu monsieur » en faisant une légère révérence puis suivit l’intendant, ravie de sortir rapidement de cette ambiance lourde et moqueuse.

 

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents